Solange se sent suspendue entre deux mondes  depuis sa rencontre avec Marie au Dragon Vert. Elle se prépare du mieux qu’elle peut au débarquement de cette dernière chez-elle mais elle n’est pas au bout de ses inquiétudes et ses surprises. Avant même leur rendez-vous Marie chamboule les plans de Solange et dès son arrivée elle la sort à nouveau de sa zone de confort. Grrr…

Bonne lecture!

Suspendue entre le ciel universel et la terre de nos aïeux

 Depuis cet inimaginable repas à Waterloo, je flottais entre le ciel universel et la terre de nos aïeux. Je dormais peu, mangeais du bout des lèvres et ratissais mollement mon terrain. Les notes enfiévrées de Keith Jarret et les nouvelles sur la brutalité policière chez nous me rentraient par une oreille et me sortaient par l’autre. Obnubilée par ma rencontre avec Marie, j’avais l’impression d’avoir vécu trois mois de ma vie en deux heures et demie. Ce qui aurait pu être un vulgaire diner au resto était devenu une allégorie aux multiples revirements, une pièce à la Michel Tremblay où tous servaient de figurants.

Je n’avais jamais rencontré une personne si affectueuse et enjouée mais son Dragon vert d’envie me donnait de l’urticaire. Au moins je comprenais pourquoi elle m’avait convoquée au Dragon Vert plutôt qu’à l’église Notre-Dame-du-Mont-Carmel du village voisin ou en plein champ, derrière un buisson ardent. En fait, je lui en voulais de m’avoir mise dans sa poche comme une gourou. Elle m’avait fait abandonner ma petite tribu des Ôh! et des Ah! pour un truc littéraire dont je ne maîtrisais aucune ficelle. Et ces trois portillons, dont on ne savait pratiquement rien, me donnaient le vertige. A-t-on idée de proposer un test dont on ne connait même pas les questions?

J’ouvrais ma boîte de courriels dix fois par jour au cas où elle se désisterait. Ça m’aurait tellement simplifié la vie! Mais deux minutes plus tard, je me disais que ce serait bête de bouder le surnaturel au moment où il apparaissait sous mon toit. J’avais assez souvent flirté avec lui! Pour me remettre dans le bain, j’ai choisi dans ma bibliothèque des ouvrages de Castaneda, Krishnamurti, Trungpa Rinpoché, Mère et Gitta Mallasz. Je les ai feuilletés rapidement et placés bien en vue dans mon salon en espérant que Marie serait impressionnée par la somme de mes connaissances spirituelles. Si j’avais su…

Je disposais de quatre jours avant de commencer à travailler avec elle. Plutôt que de tourner en rond toute seule, je suis d’abord descendue au Café de l’Antiquaire. Avant d’y aller, je me suis pomponnée et parfumée – « Ce Soir ou Jamais » d’Annick Goudal – au cas où je rencontrerais Pablo. Ce sculpteur, arrivé au village l’automne dernier, faisait jaser – pour ne pas dire mouiller – toutes les femmes. En entrant, j’ai remarqué un homme debout de dos à côté de la caisse. Il avait à peu près sa grandeur et sa couleur de cheveux. Mon cœur, replongé dans les affres de l’adolescence, a fait des vrilles en série tel un avion en perdition. L’homme s’est retourné pour sortir, fausse alerte, ce n’était pas lui! Par chance que j’avais un bon déodorant, je sentais l’eau couler comme une fontaine de Jouvence sous mes aisselles.

Revenue de mes émois, j’ai aperçu, à une table près de la fenêtre, Éliane ma voisine du fond des bois, qui s’était rebaptisée Élue-Anne un dimanche de Pâques. Elle dégustait une brioche à la cannelle, le nez plongé dans un livre. Ses longs cheveux roux frisotés auréolaient de feu folâtre son visage laiteux aux joues parsemées de taches de rousseur à la Fifi Brindacier. Ils contrastaient joyeusement avec ses sempiternels vêtements de lin couleur nature, morte depuis longtemps.  

J’avais promis à Marie de ne pas ébruiter notre projet. Mais la langue me démangeait trop, je n’ai pas pu me contenir. J’ai annoncé à Élue-Anne que je venais de faire une rencontre professionnelle extraordinaire qui changerait le cours de ma vie. Mon amie était curieuse comme une belette : « Pas vrai! Tu parles! Où ça? Depuis quand? » Je lui ai demandé de bien se tenir sur sa chaise parce qu’une VIP tombée du ciel m’avait approchée pour réaliser une tâche secrète avec elle.

Évidemment, Élue-Anne n’allait pas se satisfaire de ces miettes d’information. Le niveau de décibels de sa voix flutée a monté d’un cran. « T’es trop chanceuse! Pas de danger que ça m’arrive à moi! Tu m’intrigues à mort. C’est qui? C’est qui? » J’avais un plaisir fou à la voir baver d’envie. Soudain, j’ai jeté quelques regards suspicieux autour de moi et lui ai fait savoir que j’en avais déjà trop dit en mettant un doigt sur ma bouche. L’inspecteur Columbo pouvait aller se rhabiller! Élue-Anne, sans doute flattée d’être dans le secret d’une VIP des hautes sphères, est entrée dans le jeu. Les yeux brillants de curiosité, elle a imité mon geste en faisant ‘oui’ de la tête.

On s’est alors parlé de choses et d’autres comme s’il n’y avait pas entre nous, tel un intrus, mon secret à demi-éventé. Est-ce pour me faire pardonner d’avoir joué à l’agace-pissette spirituelle? Je l’ai invitée à souper chez moi pour le dimanche soir. Comme toujours, elle en était enchantée. Quand j’ai fait mine de me lever pour partir, elle a attrapé ma main, m’a fixée intensément de ses yeux gris inquiets et fouineurs et a chuchoté: « Fais attention à toi, ta lune est mal aspectée ces jours-ci! » Je lui ai dit merci du bout des lèvres et me suis sauvée en maugréant contre cette prévision astrologique casseuse de party.

En sortant du Café, j’ai fait un saut à la bibliothèque, à quelques enjambées de là. Faut croire que mon village comptait un certain nombre de mangeurs de balustre puisque j’ai déniché, dans la section ‘spiritualité/religion’, deux ouvrages consacrés à Notre-Dame de la Guadalupe. Je voulais saisir pourquoi cette Vierge noire suscitait encore un tel engouement, même hors Mexique. Et, comme j’avais peur que Marie me passe un sapin sur son identité, comprendre son passé et avoir ces informations dans ma besace me rassurait. Au besoin, je pourrais confronter sa propre version des faits et légendes.

Je partageais souvent mon enthousiasme pour Ducharme ou Kundera avec le préposé aux prêts, un professeur de littérature retraité, aussi charmant et rebelle que ses lunettes rondes à l’ancienne qui lui tombaient sur le bout du nez. Cette fois, je me sentais aussi peu naturelle avec lui qu’avec Élue-Anne. Avant qu’il me regarde de travers, je lui ai dit que ma vieille tante m’avait demandé de faire ce détour. Cette grenouille de bénitier était morte depuis 19 ans, mais j’étais prête à mentir plutôt qu’à ternir ma réputation d’intellectuelle du village! Il m’a lancé un clin d‘œil, l’air de dire : ‘on la connait celle-là!’, et m’a prié de faire mes salutations à ma chère tante. Je suis partie en coup de vent pour qu’il ne me voie pas devenir cramoisi.

J’ai filé chez moi sans m’arrêter à la pâtisserie pour acheter cette fougasse aux olives et au romarin dont j’avais pourtant envie. J’avais trop peur de tomber nez à nez avec Charles, mon ex, qui aurait pu me poser des questions indiscrètes sur les livres que je venais d’emprunter. Je n’aurais pas su quel bobard lui raconter, surtout qu’il avait profité autant que moi de l’héritage de ma tante qu’il aimait bien d’ailleurs.

Le lendemain, je me suis secouée. Pour recevoir l’Immaculée-Conception, ma maison devait être immaculée, ça tombait sous le sens. Avec l’entrain d’une ménagère dans une publicité de M. Net, j’ai nettoyé la cuisine de fond en comble, passé mon Électrolux partout et fait reluire ma baignoire comme si elle devait nous servir de parloir. J’ai complété mon ménage du tonnerre en ordonnant les livres, journaux, revues et cahiers qui s’empilaient en une fragile tour de Pise sur ma table de salon. J’ai dû me rendre à l’évidence : la venue imminente de cette Marie me donnait un regain de vie.

Je me réjouissais d’avoir encore deux journées de farniente devant moi. Le samedi, j’irais prendre des photos sur le Chemin d’Orford-sur-le-lac et je ferais les mots croisés des mordus de La Presse. Le dimanche, je me rendrais chez ma coiffeuse à Granby, la seule à me recevoir à l’extérieur de ces Salons où je me sens toujours comme un caniche dans un jeu de quilles. La seule à venir à bout de mes cheveux trop minces, trop grichoux ou trop fous sur lesquels une fée maléfique avait jeté un mauvais sort dès ma naissance.

Deux journées décontractées? C’était trop beau! Le samedi matin, ‘Marie de Nazareth’ m’a fait savoir par courriel qu’elle s’amènerait chez moi à 9h le lendemain. Voyons, elle s’annonçait pour le dimanche maintenant? Les Poètes Sans Fils ne l’avaient pas prévenue que nous aimons tous profiter de ce jour de congé? Que personne ne jouit ici-bas « de l’instant spontané qui s’étend à perpétuité »? Ça m’a choquée de renoncer à mes plans, mais je ne me voyais pas argumenter avec elle. J’ai dû supplier ma coiffeuse de devancer mon rendez-vous de vingt-quatre heures. Cette première friction avec Marie m’a inquiétée. Son rythme de travail, pas plus que sa personnalité, n’était défini par une convention collective, alors que mes habitudes, très définies elles, n’aimaient pas les accommodements, qu’ils soient raisonnables ou non. Ça promettait!

Le jour de l’arrivée de ma diva, j’ai trompé l’attente sur ma véranda avec mon Carnet des heures bénies où je note, à la va-comme-je-te-pousse, mes contemplations avec la nature. « 3 mai – 7h 43 – Le ciel est franc ce matin, sans l’ombre d’une contradiction. Devant moi, une araignée tisse sans relâche une toile asymétrique, digne du Land Art. Au seuil du plus joli mois de l’année, les mésanges s’apprêtent à disparaître derrière mille paravents de feuillages d’où leurs chants nous parviendront avec plus de mystère. Ah! si leurs doux ramages pouvaient aller consoler les monarques de Haïti, les albatros d’Amsterdam ou les alouettes de la Somalie menacés d’extinction par les turbulences climatiques actuelles. »

Écrire m’a apaisée. Mais dès que j’ai déposé ma plume, un tas de questions se sont mises à tourbillonner dans mon esprit. À qui avais-je vraiment affaire? Qu’est-ce qu’elle me voulait ? Dans quelle folle aventure étais-je sur le point d’embarquer? Est-ce que j’allais découvrir avec elle des choses qui vaudraient la peine d’être publiées? Les Poètes Sans Fils allaient-ils toujours s’interposer entre elle et moi? À force de me faire du mauvais sang, je commençais à avoir mal à la tête.

Soudain une Coccinelle bleu ciel, décorée d’oiseaux de toutes les couleurs, s’est engagée dans mon allée bordée de forsythias. Elle paraissait avoir roulé sa bosse. J’aurais été moins soufflée si Marie s’était présentée en brouette. Son accoutrement était toujours aussi surprenant : chapeau de paille à larges rebords avec des marguerites plantées ici et là, lunettes fumées de forme papillon, écharpe bigarrée, jupe tout aussi colorée et baskets fuchsia. Sans oublier son tatouage! J’aurais pu la mettre dans mon parterre, elle n’aurait pas détonné avec mes plantes. Moi qui m’attendais à voir arriver au Dragon Vert une femme bon chic bon genre, comme la princesse Grace de Monaco!

Au lieu de marcher comme du monde, Marie a sautillé parmi les pissenlits. Elle a flatté au passage le chat tigré de mon voisin, en faisant quelques ronrons avec lui. Elle a ensuite monté les marches à la course pour entrer dare-dare dans ma grande pièce à aires ouvertes. Ses ôôôh, ses ahhh et ses mmm devant sa lumière naturelle et les peintures de Charles ont fait vibrer ses murs. La voir aussi pimpante m’a sortie des limbes. Je suis devenue tout excitée d’être invitée à entrer dans son univers mystérieux et convivial… même si elle ne semblait pas remarquer mon étalage de livres spirituels.

Quand je l’ai vue pivoter de droite à gauche pour s’admirer sous tous ses angles dans le miroir au-dessus de mon guéridon, j’ai pensé : une Sainte Vierge coquette, ce n’est pas possible! Pour chasser ce doute troublant, je lui ai offert un café. Elle préférait un thé chaï. Après s’être régalée de quelques gorgées, Marie a mis une main sur mon genou et m’a demandé ingénument :

— J’peux vous tutoyer Solange, le ‘vous’ creuse une distance qui fait pas mon bonheur.

J’ai eu un mouvement de recul, sa main sur mon genou me troublait et je n’étais pas prête à tutoyer cette drôle de femme. Surtout si c’était la Vierge. En même temps, je ne voulais pas lui déplaire, alors j’ai coupé la poire en deux.

— Ah! Je ne m’attendais pas à ça. Vous, vous pouvez, mais moi je suis trop gênée pour vous rendre la pareille.

Son regard affectueux m’a rassurée.

— D’accord.

Puis d’une voix hésitante, comme si ça lui demandait tout son petit change, elle a émis un souhait.

— Euh…un jour tu seras un peu moins empesée peut-être?

Moins empesée… moins empesée… ça aurait mérité une bonne riposte! Mais Marie pointait déjà une case de mon calendrier mural de Klee en sautillant comme un kangourou et en s’écriant comme si elle venait de découvrir l’Amérique :

— Aïe c’est fou! La première fois que j’t’ai zyeutée à Rocheville, c’était en mai comme ici maintenant.

— Ah! oui? Quelle coïncidence!

— Mmm, j’pense que c’est arrangé avec le gars des vues comme vous dites ici…

— Encore vos PSF?

— Ça s’peut, avec eux on sait jamais ce qui nous attend au bout du nez…

Je me sentais de nouveau suspendue entre le ciel universel et la terre de nos aïeux. Dans quel monde bancal j’étais sur le point de débarquer comme une poule pas de tête?

Question de me ramener sur terre, j’ai demandé à Marie si elle traversait le pont Champlain soir et matin pour venir ici. Mais non! Elle occupait le chalet en bois rond de ‘L’Utopie’, l’un des Gîtes les plus charmants du coin. À mon avis, si elle était vraiment qui elle prétendait être, elle aurait dû crécher gratos dans un presbytère ou dormir à la belle étoile comme les sans-abris.

Maintenant que je savais dans quel décor elle rêvait et dormait, j’avais le sentiment d’avoir brisé, comme au théâtre, le quatrième mur qui me séparait d’elle. Je me félicitais d’avoir trouvé des indices susceptibles de la démasquer. Je saurais bien m’en servir en temps et lieu…

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