Comme vous verrez, dans le chapitre 2 du « Ciel au fond des poubelles », Marie de Nazareth continue de faire tomber Solange sur ses foufounes et de lui faire perdre ses points de repère.

Solange est tour à tour titillée, sonnée, éblouitonnée, choquée même, par Marie, ses révélations imprévisibles et ses dons qui la fascinent.

Comme si ce n’était pas assez, elle est subitement plongée dans un univers mystérieux et merveilleux, tout un contraste avec sa vie anesthésiée,… pour en ressortir aussitôt sonnée!

 Elle oscille constamment entre le « oui » et le « non »  et se débat comme le diable dans l’eau bénite devant cette invitation à plonger dans l’inconnu avec cette inconnue. On la comprend n’est-ce-pas?

Même quand elle essaie de reprendre son rôle de journaliste pour lever le voile sur la vraie identité de cette Madone à gogo, c’est  elle qui se retrouve percée au grand jour et pas à peu près!

Sa rouspéteuse en chef n’a pas fini de ruer dans les brancards et de chercher des poux à cette Marie revenue de nulle part, croyez-moi!

P.S. Il m’est venu -par la bande sonore de mon intuition- l’idée de vous partager des moments surprenants, éprouvants ou réjouissants du processus créateur du ‘Ciel au fond de poubelles’ et de vous raconter  ma manière de créer ce roman à partir de tout ce que la vie me présente. En alternance avec les chapitres, je vous enverrai donc, une semaine sur deux, de courts billets sur cette aventure créatrice et amoureuse.

 

Le merveilleux pays d’Alice et les tartines empoisonnées d’Aurore

Après un moment qui m’a semblé une éternité, ma méfiance habituelle m’a sortie par la peau du cou de cette douceur inespérée. Cette Marie et son toucher électrique ne s’en sortiraient pas si facilement! C’était sans doute le tour de passe-passe d’une maniaque d’ésotérisme pour me faire avaler sa proposition. Est-ce qu’elle pouvait au moins me dire pourquoi elle voulait rendre public son supposé passage dans mon patelin d’enfance?

— Solange, conter son chemin intime, avec ses pics ensoleillés et ses racoins sombres, c’est un accroche-cœur pour les habitants de votre temps, non?

Voyons donc, la Vierge avec des racoins sombres? On l’a toujours présentée comme un modèle de pureté et de sérénité! Aussi fou que d’imaginer la Madone avec des points noirs sur le nez!

— D’accord, nos librairies croulent sous les récits d’enfants abusés, de mères indignes, de pères repentants. Mais vous ne me ferez pas croire que Marie de Nazareth cachait des racoins sombres. En plus, vous me demandez d’en parler?

— Ben oui. Y fallait que j’épouse l’humain pour faire prendre une débarque au fardeau du sans-faute menotté au vernis du faux-pur dans le monde. Le cœur avec une couche de vernis dessus, y peut pu respirer l’air libre, y peut pu être peau à peau avec son prochain. Le poids lourd du sans-faute écrase les ailes de son génie, y arrive pu à mijoter un monde enchanteur pis à jouir de tout et de rien.

L’idée de mijoter un monde enchanteur me plaisait. Mais entendre parler du fardeau du sans-faute m’a ébranlée. Du plus loin que je me souvienne, ce poids je le portais sur mes épaules. Depuis ma tendre enfance, je faisais tout pour éviter d’être prise en défaut par mon père qui avait la gâchette du reproche facile. Quarante ans après sa mort, je l’imaginais toujours à mes trousses. J’en étais venue à balayer du revers de la main, comme des miettes malvenues sur une nappe immaculée, ce qui pouvait détonner ou déplaire chez moi. Était-ce de ça qu’elle voulait parler dans son histoire ou de l’idéal trop vertueux personnifié par la Vierge?

J’étais sur le point de lui poser la question en pensant qu’un sujet aussi croustillant pourrait donner la respiration artificielle à mon goût d’écrire, quand Marie a aspergé vigoureusement son riz de sauce soya. Le bouchon mal vissé est tombé dans son assiette. Elle s’est retrouvée devant une mare brunâtre où flottaient quelques grains de riz sauvés du naufrage. Avant que j’aie pu l’arrêter, elle a ri, a repêché le bouchon et en a pris une bouchée. Sa grimace valait cent piastres. Elle avait la bouille d’une enfant qui vient d’avaler une pelletée d’huile de foie de morue. J’ai fait signe à notre serveuse de venir. Elle est arrivée en trottinant comme si elle flottait sur un coussin d’air. Marie s’est excusée de sa gaffe en inclinant la tête, les mains jointes. Puis elle a pris la main de la serveuse et a ajouté avec une grande douceur dans la voix :

— J’suis chagrinée, cette sauce est pourléchable, mais j’pense qu’elle est trop généreuse… Pardon, votre p’tit nom, c’est quoi?

— Ting-Ting…

— C’est charmant!

La douceur de Marie et sa simili-révérence à la chinoise ont eu l’air de toucher Ting-Ting. Une belle chaleur s’est échappée des fentes de ses yeux charbons. Elle lui a donné trois petites tapes amicales sur l’épaule en faisant ‘oui’ de la tête. Elle est ensuite repartie aux cuisines pour changer son plat, sa queue de cheval noire se balançant comme un essuie-glace derrière elle. Marie lui a fait un beau Bye! Bye en disant : « À bientôt Ting-Ting. »

L’échange de Marie avec la serveuse me turlupinait. Cette femme tombée du ciel semblait plus préoccupée par la bonté de son contact avec Ting-Ting que par la possibilité d’avoir l’air folle avec son bouchon rebelle. Elle ne ployait pas sous le fardeau du sans faute, c’est sûr! L’instant d’un éclair, j’ai perçu son élan vers l’autre comme une fenêtre ouverte par laquelle son naturel s’échappait de l’enclos des apparences. La vision d’un cheval sauvage gambadant allègrement dans des champs gorgés de lumière, de couleurs et d’odeurs, qu’il faisait naitre à mesure qu’il avançait, m’est apparue comme dans un rêve. Pendant quelques secondes, je me suis crue au pays des merveilles comme Alice. Puis, tout s’est estompé comme si une main invisible avait refermé le portail de cet univers mystérieux. Une douleur fugitive a transpercé ma poitrine. Cette vision m’a fait sentir comment ma vie était souvent en noir et blanc, sans saveur, anesthésiée derrière la façade opaque que j’entretenais pour bien paraître. J’étais sonnée.

Par chance, notre geisha est arrivée avec un nouveau bol de riz fumant pour Marie. La situation cocasse dans laquelle je me trouvais m’a ramenée à la réalité. Je riais dans ma barbe en expliquant à la serveuse que mon amie s’était mis les pieds dans les plats parce qu’elle venait d’un monde où la sauce soya manquait cruellement à l’appel. Le sourire de Ting-Ting a signé son visage de trois rayures minces qui ont avalé tout rond ses yeux et sa bouche.

Je n’avais pas fini de mettre Marie à l’épreuve. Je lui ai demandé de me fournir un détail sur moi du temps de Rocheville, que seuls les membres de ma famille auraient pu connaitre. Sa réponse m’a jetée à terre.

— À chaque bouffe du soir, votre père vous dépêchait du pain beurré de son bout de table. Le beurre vous donnait des haut-le-cœur. C’était un supplice de le gober.

Ce souvenir était encore très vif. À Rocheville, je passais mon temps à redouter ces soupers avec mon père. Déjà quand maman mettait la table, j’appréhendais ce moment où il se joindrait à nous et, sans me prévenir, me ferait passer une beurrée que je mixais de peine et de misère avec le reste de mon assiettée. Quand venait l’heure d’aller embrasser mon père avant le coucher, j’agissais comme une automate. Le cœur n’y était pas. Il était encore sur ma chaise en train d’essayer d’avaler sa rancœur.

J’étais renversée. Comme si j’étais en transe, j’ai balbutié :

— L’odeur du beurre me donne encore mal au cœur.

— Mmm…. Vous appeliez de tous vos vœux pour que la mémoire de votre papa prenne la poudre d’escampette.

Mmm… J’aurais tellement voulu qu’il oublie cette tartine empoisonnée!

— Mais vous avez vite déniché le plaisir ratoureux de vous raidir à chaque bouchée pour faire la grève du goût. Vous fabriquiez des piles de ressentiment dans votre sang en lâchant des gargouillis sonores.

J’étais mystifiée! C’est vrai, je digérais de plus en plus mal. Est-ce que je rotais mon ressentiment?

— C’est trop fort ça! Vous connaissez le ressentiment dans le sang de Boom Desjardins, et vous sentez ce qui se passe à l’intérieur des gens?

— Ben oui! J’connais votre chanteur à queue de cheval. Pis j’capte le dedans des gens. C’est pas sorcier, c’est l’ordinaire du cœur.

— C’est pas sorcier, c’est pas sorcier. C’est sorcier pour mon cœur en tout cas.

— Mmm, votre rouspétance a pu dénaturer son pif et ses élans vierges.

J’ai balayé des yeux le resto pour voir s’il n’y avait pas des petits hommes verts qui attendaient Marie dans leurs soucoupes. Mais non! Tout avait l’air normal.

Pendant qu’elle s’attaquait goulument à son plat comme si de rien n’était, ça se bousculait dans ma tête. Cette vierge improbable avait un don renversant. Elle venait de me décrire des scènes quotidiennes de mon enfance avec une précision à donner la chair de poule. Elle avait même exprimé mes sentiments mieux que je n’aurais pu le faire. Je ne pouvais ni expliquer rationnellement cet incident ni le balayer du revers de la main. Avait-elle vu aussi que j’avais un plaisir trouble à me prendre pour Aurore l’enfant martyre, obligée à mordre dans un pain de savon?

Marie de Nazareth ou pas, elle était fascinante. Ses dons et ses dires tout autant. Même si je ne savais pas ce qui allait en ressortir, dès cet instant, j’ai eu le goût de me prêter au jeu et de faire un pas de plus dans cette aventure époustouflante, avec l’espoir secret de sortir de mon marasme.

Aussitôt décidé, aussitôt rejeté par ma rouspéteuse de broue en chef! Je n’avais pas fait tout mon parcours en écriture pour me trouver à la remorque d’une pseudo-star et écrire un livre en son nom. Surtout que, comme personne n’avait souligné son passage à Rocheville, cette Marie, de Nazareth ou de Tombouctou, n’avait pas dû y faire grand-chose qui méritait qu’on en témoigne aujourd’hui.

De toute façon, pour moi, être le ‘nègre‘ de quelqu’un était une sale besogne. Une maison d’édition très populaire m’avait déjà offert d’écrire les mémoires d’une animatrice de télévision réputée. Le contrat serait lucratif, me disait-on. Sur le coup, j’ai été tenté de dire oui. En pleine nuit, je me suis réveillée révoltée, une oppression dans la poitrine. Je n’étais décidément pas le genre d’écrivaine à être la soubrette des vedettes. Pas question que je trafique mon talent pour répondre aux fins d’un éditeur. J’avais décliné son offre en lui disant que je ne voulais pas être le faire-valoir de personne. Dans la prise de bec qui a suivi, il était allé jusqu’à prétendre que mon arrogance me faisait rater la chance de ma vie et que j’allais le regretter. J’étais partie en claquant la porte. Depuis je rêvais de faire ravaler ses paroles à cet oiseau de malheur. Vingt ans plus tard, il fallait que j’aie perdu bien des plumes pour envisager la possibilité de changer mon fusil d’épaule.

En sortant de mes réflexions, j’ai vu Marie mettre ses deux mains jointes sur son oreille gauche puis y appuyer la tête en fermant ses yeux, comme si elle voulait dormir. Elle a même émis un léger ronflement

La Vierge qui ronfle? Une primeur!

— Dormez sur vos oreilles Solange. Vos dons pis vos tournures sans pareilles seront pas en terrain glissant. Leurs racines resteront plantées chez vous. Y vont même fleurir plusse et faire votre joie comme jamais.

Bondance! Le cœur de cette femme semblait encore avoir capté ce qui se passait en moi.

— Je ne sais pas si vous êtes en train de m’allécher, mais c’est tentant…

— Tant mieux! Mais y faut que les faits de ma saga à Rocheville soient pas traficotés.

— Qu’entendez-vous au juste par « les faits »?

— Ce qui m’est arrivé sans broderies.

Les sourcils froncés, sa fourchette suspendue à mi-chemin entre son assiette et son visage, elle a hésité un moment avant de continuer. Elle a déposé sa fourchette et mis sa main droite sur son cœur pour imiter ses battements. Les yeux fermés, elle s’est mise à bouger lentement son autre main, de droite à gauche, pendant que sa tête suivait ce mouvement de pendule. On aurait dit un aveugle qui tâte le sol avec sa canne pour trouver son chemin. Au bout de deux minutes, elle a lâché un grand soupir et ses épaules ont baissé d’un pouce. Elle a hoché lentement la tête comme si elle venait de reconnaître ou retrouver quelque chose.

— Mon cœur tâtonne. Y désire pas vous froisser. Mais mon corps me dit qu’une vérité désire se pointer le nez. La voici, la voilà : mon histoire doit pas être flattée dans le bon sens du poil pour l’esthétiser. Y faut épouser les faits au naturel, sans leur mettre de faux cils.

Marie a repris sa fourchette et l’a cognée délicatement sur son verre.

— Faut que ça sonne vrai comme du vrai cristal!

Du vrai cristal, du vrai cristal! Tu parles d’une voyante à cinq cennes, me targuer de vouloir esthétiser la réalité alors qu’elle ne m’avait jamais lue! Ma rouspéteuse voulait prendre le crachoir, mais ma fine a pris le dessus. J’ai simplement dit :

— La réalité, ce n’est pas toujours intéressant.

— Solange, laissez tremper vos couleurs et vos saveurs pittoresques dans les eaux du réel, ça va faire un arc-en-ciel hors série.

Je dois dire que les seuls mots que j’ai retenus, c’est ‘hors série’.

Marie s’est aussitôt penchée au-dessus de son assiette. En marquant légèrement d’un doigt le rythme sur la table, elle a murmuré à mon oreille :  

dans l’naturel qui prend corps

pas besoin d’renforts

la vie est de not’ bord

dans l’présent qui a jamais tort

pas besoin d’faire de chiard

la magie bat son fort

dans l’imparfait sans remords

tout est raccord

avec l’amour le plus fort

tout peut éclore même l’aurore

 

Je n’en revenais pas! Cette femme, sortie de nulle part, venait d’improviser un poème/slam en direct pour moi. Après avoir vu son tatouage, j’aurais pu m’y attendre. Comment savait-elle qu’en plus d’adorer les métaphores, j’aimais les rimes et les rythmes du slam? Comme si ce n’était pas assez, elle utilisait des mots qui me rejoignaient pas à peu près. Sans compter que sa sagesse toute simple avait des accents à la Bobin, un de mes auteurs préférés. Moi qui aimais tant fantasmer, j’étais servie avec cette Bobinette de science-fiction hip-hop, dotée d’une pointe d’humour qui me déridait. Pourquoi me priver d’embarquer dans son histoire? Cette aventure était déjà pas mal plus intéressante que mon train-train sans tchou-tchou. Et je trouverais sûrement une manière de mettre ce projet à ma main. Que ça fasse un roman à la sauce virginale ou un article à la sauce sensationnelle, je risquais d’y trouver mon compte. En plus, sa manière d’interagir avec la serveuse et avec moi me démontrait qu’elle était sans malice. Je devais en savoir davantage.

— Au lieu de psalmodier des litanies, vous slamez maintenant!?

Son rire franc m’a fait plaisir.

— Solange, j’adore les mots qui dansent ensemble.

— Je vous comprends.

Notre tête-à-tête a été interrompu. Toujours aussi empressée, Ting-Ting apportait à la table de gauche un gâteau exotique décoré de mandarines et de chandelles multicolores. Marie ne s’est pas privée de chanter à tue-tête avec ces six joyeux lurons ‘Ma chère Simone, c’est à ton tour, de te laisser parler d’amour’ et d’applaudir à tout rompre.  Elle s’est ensuite levée d’un bond pour s’approcher de leur table. Quand elle s’est penchée pour embrasser la fêtée, j’ai aperçu un bref moment ses coeurs tatoués à l’arrière de son cou. Puis, nos voisins se sont levés tour à tour pour lui faire la bise en retour. Les joues rose bonbon, Marie s’est relancée en moins de deux sur son siège, comme si elle jouait à la chaise musicale, et elle a planté ses yeux pétillants dans les miens en souriant de toutes ses dents :

— Wow! quel cadeau ravissant ce chant d’amour pour Simone.

Campée sur ma banquette, j’avais observé la scène comme une statue. Comment cette fraîche débarquée pouvait-elle se lâcher lousse avec des gens qu’elle connaissait à peine? Ça me dépassait. Je trouvais qu’elle avait le Wow! et la bougeotte un peu trop faciles à mon goût.

— On dirait que vous avez toujours besoin de bouger, est-ce que je me trompe?

— Vous avez bien pigé. J’me languissais trop dans ma peau de statue. Pis c’est fait exprès pour nous désembarrer de nos caboches. Là on peut jouir de la sagesse bougeante du corps qui fait chanter nos cordes sensibles pis giguer nos cellules.

Ça promettait! Mais avant de jouir de mon corps, j’avais besoin de la nourrir un peu plus, moi, ma caboche. Je n’avais pas fini de cuisiner cette Madone à gogo. C’était le temps de me servir de mes talents de journaliste.

Si vous avez aimé ce chapitre et le précédent n’hésitez pas à l’envoyer à vos ami(e)s et ennemi(e)s pour qu’ils en profitent aussi

 Et si vous n’avez pas lu le 1er, il n’est pas trop tard, il est juste en-dessous.

 

 

 

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