L’histoire de Solange débute par l’échec d’un désir/projet qui lui tient à cœur. Elle s’incrimine, se déteste, se décourage. Elle reçoit alors un courriel qui l’invite à plonger dans une aventure rocambolesque avec une femme qui se targue d’être Marie de Nazareth. Comme la plupart d’entre nous, face à l’inconnu ou à l’inimaginable, elle va hésiter, tergiverser, discutailler dans sa tête.

Mais, titillée par sa curiosité et tannée de tourner en rond chez elle, elle  va  décider de rencontrer cette femme mystérieuse qui a une proposition inattendue à lui faire.

 

Voici le chapitre 1 du Ciel au fond des poubelles

 

Un courriel de l’au-delà pour une humaine qui vole bas

 

Pour la centième fois je me demandais : pourquoi cet autre refus, qu’est-ce qui ne marche pas? Un goût amer dans la bouche, je traînais au lit depuis une heure en étirant mes idées noires dans la pénombre bleutée par mes rideaux turquoise. Soudain, j’ai entendu le bip qui annonçait l’arrivée d’un courriel. Ouf! Juste à point pour me sauver de ces mantes religieuses qui me grignotaient le bonheur.

Je suis sortie du lit de peine et de misère, j’ai enfilé mes babouches en minou rose pendant que mon dos raqué criait au secours et je me suis précipitée dans ma cuisine ensoleillée pour me faire un café. Au passage, la pile de vaisselle sale qui s’accumulait pêle-mêle dans l’évier depuis trois jours, m’a fait les gros yeux. J’ai ensuite attrapé mon portable qui traînait sur le tapis blanc fatigué du salon à côté d’une bouteille de syrah vide, j’ai enfilé une p’tite laine et j’ai mis le cap sur ma grande véranda bordant l’avant et le côté jardin de ma maison. L’air doux de fin avril, chargé des parfums de la terre qui revit, m’a tout de suite fait du bien.

À peine assise dans ma grosse chaise berçante dehors, j’ai ouvert mon courriel sans prendre le temps de me régaler du chant des oiseaux matinaux.

Chère Solange,

J’veux pas vous faire tomber en bas de votre chaise alors pouvez-vous déposer vos foufounes (quel mot québécois succulent!) quelque part de douillet s.v.p.? C’est fait? Alors m’offrirez-vous la joie de répondre à mes points d’interrogation pour pas qu’on s’emberlificote sur votre vraie personne à la ligne de départ? Quelle robe chérissait votre maman? Le fou de votre village, votre mémoire a toujours son nom en réserve? Quel affreux pépin était arrivé en coup de vent à la famille de votre épicier en 1959?

Un merci infini de vos réponses, j’ai un voeu spécial à vous exprimer, laissez-le pas tomber dans votre sourde oreille je vous prie.

Marie de Nazareth, une revenante jamais partie.

Une Marie de Nazareth qui parle de foufounes et qui a une demande à me faire?! D’où sortait-elle celle-là?  Qui cherchait à me jouer un tour dans ce drôle de langage? Bernadette ma meilleure amie d’enfance tentant de me surprendre après des années de silence, mon frère Paulo qui prenait toujours plaisir à se moquer de ma ferveur religieuse d’enfant? Mais non, personne dans mes connaissances n’avait du temps à perdre à ce point et je ne me voyais pas leur écrire pour le savoir.  J’ai ensuite pensé à un canular.  C’est connu, les réseaux du Web sont infestés de malades et de farceurs. J’ai aussitôt jeté ce pourriel à la poubelle. Je me suis levée pour m’étirer comme un chat et j’ai respiré à pleins poumons les yeux plantés dans le ciel d’un bleu vif qui annonçait une belle journée. Puis j’ai pris mon courage à deux mains et suis entrée faire la vaisselle en écoutant en boucle ‘Sors-moi de moi’ de Daniel Bélanger. J’en avais grand besoin!

Une fois la vaisselle expédiée, je suis allée arracher les mauvaises herbes de mon jardin.  Quand mes mains sont occupées à pétrir la chair pulpeuse de la terre noire, mes préoccupations font de l’air et ça m’apaise. Cette fois, peine perdue. Le dernier refus de mon manuscrit pour enfants, Les Zacajous, et le courriel de cette Marie revenue de nulle part me trottaient sans arrêt dans la tête. Je ruminais, me haïssais, me sermonnais, pestais, sacrais contre la terre entière… et les éditeurs. Je me perdais en conjectures et, comme si ça pouvait me rendre la vie plus douce, je finissais par me tomber sur la tomate de ne pas jouir du moment présent.

 Écœurée, j’ai tout lâché. Je suis revenue sur la véranda et j’ai repris le ‘Dolce agonia’ de Nancy Houston que j’avais laissé par terre, à côté de ma chaise berçante. Comme si j’avais un déficit d’attention, je relisais plusieurs fois les mêmes passages sans m’en souvenir. Quand j’ai regardé l’heure, il était midi. Je n’avais pas le cœur à cuisiner. Ne me restait plus qu’à aller fouiner dans le frigo qui, après dix ans de loyaux services, bourdonnait presque autant qu’une ruche. J’ai attrapé les pâtes au pesto de la veille agglutinées dans l’assiette comme des naufragés sur un radeau et les ai englouties sans les réchauffer. Après, j’ai voulu aller faire une sieste pour me réfugier dans les bras de Morphée… qui m’ont rejetée eux aussi.

C’était plus fort que moi, je n’arrivais pas à oublier ce fichu courriel. Qui m’avait envoyé un tel mot dans cette langue fleurie? Certainement pas la Vierge Marie! Mais qui que ce soit, la phrase « j’ai un vœu spécial à vous exprimer » n’arrêtait pas de clignoter dans mon esprit comme un néon défectueux. Au bout d’une demi-heure, mon corps épousant le tourbillon de mes pensées, je n’avais réussi qu’à m’entortiller comme un saucisson dans mes draps. Je me suis relevée pour pianoter sur mon clavier. J’allais renvoyer la balle à cette extraterrestre et la démasquer : chère Marie pleine de grâces, pour m’assurer que vous êtes bénie entre toutes les femmes, pouvez-vous me dire le nom de l’école que je fréquentais en 1959, de quelles couleurs étaient nos chaises de cuisine, pour quel garçon mon petit cœur avait commencé à battre, et dites-moi donc Jésus est-il parti marcher sur la lune ou faire une croisière dans les étoiles?

Fière de mon coup, je suis allée chercher un film au dépanneur du village pour me changer les esprits. Par chance, personne de ma connaissance n’y était. Je n’avais pas le gout de sourire ni de faire la belle. J’ai fini par choisir La Vie est belle, que j’avais déjà vu deux fois, en me disant que ça me remonterait le moral.

À mon retour, surprise! Ce drôle de spécimen avait réussi à répondre à toutes mes questions avec une précision d’horloger, se réjouissant de ma « cocasserie » au sujet de son fils. Elle en a même rajouté : Jésus était sur un nuage, occupé à manger du fromage ‘velouteux’ avec un ange. Trop drôle! À moins d’être réellement Marie de Nazareth (il ne fallait pas me prendre pour une poire même si j’avais un goût certain pour le merveilleux!), ça ne pouvait être qu’une vieille amie de Rocheville qui s’amusait à mes dépens ou qui voulait renouer avec moi d’une manière inusitée.

   Je lui ai répondu pour le plaisir de voir comment elle réagirait si j’embarquais dans son jeu.

Madame la revenante jamais partie,

Votre courriel m’intrigue. Même s’il s’agit sûrement d’une farce, je me prête au jeu. Oui, en 1959 j’habitais à Rocheville. Ma mère adorait sa robe noire en crêpe de Chine. Remporter le concours de l’élève la plus catholique de la paroisse a été l’un des faits marquants de mes 11 ans. Le dérangé des alentours s’appelait Néné. Un drame familial dans notre village? Évidemment! Que serait un village sans drame? Le jour de l’Halloween, la fillette de l’épicier s’était fait frapper par un chauffard. Les Sœurs nous faisaient prier tous les saints du ciel et de la terre pour qu’elle sorte du coma. J’ai passé des mois à l’attendre, ce miracle. Je l’attends encore…

Solange Langevin

 

J’ai dû me faire violence pour cesser ce touillage aussi inutile qu’insensé des cendres de mon passé. Ah! Cette manie de toujours en donner plus que ce que la cliente en demande. Est-ce que j’avais à ce point besoin d’attention?

Comme si elle attendait ma réponse les bras croisés devant son ordinateur, ‘Marie de Nazareth’ m’a aussitôt invitée à la rencontrer deux jours plus tard dans un restaurant chinois de Waterloo. Pourquoi cette urgence? Mais comme je n’avais que ça du temps à perdre et que je voulais en avoir le cœur net, j’ai accepté son invitation saugrenue. Je me pardonnais cette bêtise en me flattant d’avoir encore, à mon âge, un certain sens de l’aventure. Et s’il s’agissait d’un artiste en manque de visibilité ou d’un original passionné par un projet audacieux, j’en tirerais peut-être un article pittoresque pour le magazine ‘L’air du temps’.

Durant les jours précédant notre rendez-vous, j’ai changé d’idée comme de chemise. Mais mes journées teintées d’ennui et de faux-fuyants se ressemblaient trop depuis qu’en septembre dernier, j’avais envoyé mon manuscrit Les Zacajous à six maisons d’édition. L’attente m’angoissait tellement que je n’avais pas pondu une seule idée ni écrit une ligne valable depuis. Mon cerveau faisait la grève. Mes doigts tapaient ‘Facebook’ ou ‘Instagram’ avant que j’aie le temps de crier ciseaux et je passais des heures à errer sur le Web comme une âme en peine. Finalement, le même scénario affligeant qui s’était produit il y a trois ans pour mon second roman s’est rejoué avec Les Zacajous : tous les éditeurs l’avaient rejeté dans les mêmes termes convenus. Le dernier refus en liste, la semaine dernière, venait de faire déborder le vase de ma patience et d’asséner le coup de grâce à mon envie d’écrire. C’est donc la curiosité, l’ennui et l’espoir de pimenter l’ordinaire de ma vie qui m’ont poussée le surlendemain à mettre le cap sur le Dragon Vert.

Pour être certaine de la voir en premier, je suis arrivée quinze minutes d’avance. Quel choix kétaine! J’ai tout de suite détesté l’odeur de friture, la musique aux accents criards et plaintifs et la lumière rouge des lanternes au plafond. Ce personnage mystère était mal parti pour m’impressionner. C’était toujours ça de pris!

J’ai survolé la salle du regard et me suis d’abord dirigée vers une table au centre. Puis j’ai décidé de m’installer sur la banquette vert émeraude luisant qui longeait le mur. On appelle ça protéger ses arrières. Calée au fond de mon siège, j’essayais d’avoir l’air au-dessus de mes affaires en observant mes voisins de table. Pourtant mon plexus était noué comme une main d’enfant agrippée à son jouet et je n’arrivais pas à calmer mon pied qui s’énervait à ma place. Je commençais à me reprocher d’avoir accepté ce rendez-vous ridicule. Et si je tombais nez à nez avec un pervers qui m’aurait trompée sur son sexe grâce à l’anonymat du Net? Je ne le crierais pas sur les toits mais je dois vous avouer que, friande de flamboyant, j’espérais quand même follement voir apparaitre une Vierge suspendue dans les airs. Je l’imaginais glissant au-dessus des bols de chop suey et de chow mein toutes voiles dehors, avant de venir se déposer comme un pétale de rose sur la banquette en face de moi.

Pas de danger! La femme, qui s’est avancée spontanément vers moi après avoir balayé la salle des yeux, défiait toutes mes prédictions : cheveux bruns courts, sourire charnu, allure décontractée, robe aux couleurs d’arc-en-ciel et… baskets jaune citron! La lueur taquine, presque coquine, de ses yeux a fini d’anéantir mes fantasmagories. Impossible que ce soit la Vierge, elle n’avait rien à voir avec ses multiples versions peintes ou sculptées! Elle aurait pu jouer la doublure d’Audrey Tautou, sauf qu’elle avait les yeux bleu azur, un bleu qui invite à plonger dedans, le nez retroussé d’un lutin espiègle et un corps plus en chair aux mouvements aussi fluides que ceux d’une nageuse sous l’eau.

Chose certaine, les civilités n’étaient pas son fort. Sans poignée de main ni embrassade racoleuse, elle m’a adressé un simple bonjour d’une voix chaleureuse. Aussitôt assise, elle a plongé comme une affamée dans la carte des spéciaux du midi. Drôle de Madone! Après les Fées ont soif… la Vierge a faim, on dirait! Elle semblait aussi gourmande que moi, sinon plus. Ça m’a donné le courage de lui dire ce qui me brûlait les lèvres.

— Bon ce petit jeu a assez duré! Qui êtes-vous vraiment et pourquoi voulez-vous tant me voir? Vous auriez pu faire un effort, vous ne ressemblez pas du tout à la Madone!

— Solange c’est fait exprès. Si vous me laissez satisfaire mon estomac qui crie famine, j’vas satisfaire avec joie votre appétit de savoir et vous confier ce qui me presse de siéger ici avec vous.

Si elle n’avait pas autant excité ma curiosité, j’aurais pris mes jambes à mon cou. Elle m’a demandé de lui décrire certains plats au menu. Après s’être exclamée dix fois plutôt qu’une « ça a l’air charmant! », elle a commandé un chop suey avec un riz au jasmin et moi, un pad thaï aux crevettes. Comme si ça l’aidait à patienter, elle a continué à scruter le menu en me posant de temps à autre des questions sur les plats.

Je l’observais à la dérobée pour voir si son visage trahirait ses intentions véritables. Mon étude de sa physionomie a tourné court. Dès que la serveuse a déposé son plat sur la table, Marie s’est retournée vers elle pour la complimenter sur l’émeraude de son uniforme qui s’harmonisait avec celui des banquettes. C’est là que j’ai remarqué le tatouage derrière son cou : une chaîne délicate faite de petits cœurs tressés. Je n’ai pas pu m’attarder à cette excentricité, elle est revenue à son chop suey. Elle l’a humé comme si elle était au septième ciel et l’a mélangé à son riz. Puis elle a soufflé dessus avant d’en prendre une bouchée. Elle m’a ensuite regardée droit dans les yeux et, quelques grains de riz collés entre les dents, m’a dit en souriant :

— Mmm, c’est exquis! J’sais que c’est dur à avaler, mais j’suis Marie de Nazareth, personne d’autre. Marie pour les intimes.

— Voyons, vous ne pensez quand même pas que je vais gober ça! Pouvez-vous disparaitre et réapparaitre sous mes yeux pour le prouver?

Elle m’a répondu que si elle apparaissait devant moi en chair et en os, comme une humaine, ce n’était pas pour s’évaporer. Qu’elle avait un tout autre mandat.

— Un mandat? Quel mandat?

Comme si elle me demandait de lui passer le pain ou le beurre, elle m’a révélé qu’elle était ici pour me proposer d’écrire le récit de son séjour en 1959 dans quelques familles de Rocheville, dont la mienne! Je ne reconnaissais aucun de mes proches en elle. Pour l’amour du ciel, qui était donc cette femme?

— Hein? Dans ma famille? Qu’est-ce que vous voulez dire?

— J’squattais la statue que vous aviez remportée.

— Ah?!  Vous parlez de la statue de la Sainte Vierge que j’avais gagnée à la fin du mois de Marie. Vous voulez me faire croire que vous étiez là-dedans?

— Woilà!

Pour une proposition rocambolesque, c’en était toute une! J’avais souvent manié avec dextérité les ustensiles d’Extrême-Orient mais là, mes crevettes filaient comme des étoiles entre mes baguettes.

— Pauvre Solange, pourquoi vous pêchez vos bestioles avec des bâtons à tricoter? Vous avez pas vu, y’a une fourchette ici?  

Je ne savais pas si je devais répondre à ses questions trop invraisemblables ou chercher à en savoir plus sur sa proposition et son histoire tout aussi invraisemblables. Je cherchais partout les caméras cachées d’une émission du genre Les Insolences d’une caméra. Ne sachant plus où donner de la tête, j’ai fini par lui dire :

— Allons donc! Tous les Chinois mangent avec des baguettes comme ça.

— Ôôôh! c’est charmant! Ça vous a pris du temps apprendre cet art?

Pour me ramener dans la troisième dimension, je l’ai mise au parfum et j’ai tout de suite visualisé ce titre à la une du Journal de Montréal : ‘Une écrivaine ménopausée piégée par une fausse Sainte Vierge tatouée!’ Je me voyais déjà être l’objet de la risée générale. J’imaginais le sourire railleur de mon ex qui me reprochait souvent mon penchant pour les phénomènes paranormaux.

Au moment où je me disais que j’avais affaire à une exhibitionniste ou à une hurluberlue de la pire espèce, j’ai fait mine de me lever pour m’en aller. Cette femme a posé ses mains sur les miennes. J’allais les retirer à la sauvette quand une chaleur soyeuse est montée comme une coulée de miel tiède le long de mes bras, jusqu’à mon cou. Je rêvais ou quoi? Cette délicieuse sensation m’a fait fondre malgré moi. Je n’avais jamais ressenti ça. J’étais sans mots. Je me suis rassise comme un pantin.

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