Cher(e)s vous tous qui m’avez lue jusqu’ici, merci du fond du coeur!

Je veux vous dire comment votre présence et vos commentaires m’ont inspirée et permis bonifier l’histoire de Marie et Solange.

Voici le dernier chapitre que je publie ici avant la parution du roman au printemps.

Vous pourrez alors lire les 23 autres chapitres en chair et en os, sur papier. Eh oui, ça ne fait que commencer, il y a 30 chapitres en tout!

Vous y découvrirez ce qui va arriver à Solange et Marie bien sûr mais aussi à Élue-Anne, Lili-Rose, Charles l’ex de Solange et Pablo son beau sculpteur.

Vous verrez comment Marie utilise le génie du coeur, la création pure laine et la magie du relié pour sortir de l’ombre humaine dans laquelle elle sera plongée à répétition et vous découvrirez ce que Solange doit traverser pour déboucher sur des réalisations  surprenantes et réjouissantes après avoir rencontré des épreuves et vécu des crises.

Vous saurez aussi si leurs désirs respectifs se réalisent…

En prime, j’ai une nouvelle à vous annoncer: le titre du roman a changé! C’est maintenant “Le pâté chinois de la création pure laine”, le même que celui du chapitre 7.

J’ai réalisé en le parcourant dans tous les sens que ça colle mieux à la trame de l’histoire.

Ce livre est vivant et je le suis à la trace….

Bonne lecture!

 

Le pâté chinois de la création pure laine

À son retour de diner, Marie avait l’air très en forme et ses joues étaient d’un rose appétissant. À peine a-t-elle franchi la porte que je lui ai demandé, d’un ton faussement dégagé, si elle avait aimé manger au Café.

Elle a inspiré bruyamment comme pour mieux sentir et elle donné un bec sonore à l’air ambiant:

— Oui, ça sentait bon là-dedans, ça goûtait bon pis y avait une belle chaleur dans l’air…

J’étais soulagée qu’elle ne fasse pas mention d’une rousse vêtue d’une poche de patates. J’ai recommencé à respirer…  un peu trop vite.

…mmm, y a des beaux hommes dans votre village.

Elle s’intéressait aux hommes maintenant?! C’est peut-être pour ça qu’elle se regardait dans le miroir et qu’elle avait rougi au resto quand mon prétendu Prince l’avait abordée? Si jamais elle rencontrait Pablo est-ce qu’elle lui plairait ? Après ma frousse de tantôt j’ai préféré fuir ce terrain glissant et revenir à Rocheville. Je l’ai invitée à se rassoir, elle a pris son élan pour se lancer sur mon divan comme une enfant pendant que je m’installais dans mon fauteuil de lecture face à elle.

— En quoi consistait votre mission au juste ?

— On m’a juste annoncé que j’allais être trempée dans l’ombre humaine pour délivrer la magie du relié. Là l’amour peut accorder les gens comme des violons, faire jazzer la vie pis tisser des liens providentiels entre toutt.

Wow ! En suivant Marie dans son récit, j’allais sûrement découvrir ce que ça voulait dire au juste, mais passer des violons de l’Orchestre symphonique au Festival de jazz à la Ligue nationale d’improvisation, ça promettait!

— C’est tout un mandat! On vous avait donné une marche à suivre, je suppose.

Les yeux au ciel, elle a haussé les épaules comme si elle n’y pouvait rien.

— Pantoute! Mais je devinais que ce serait pas le party à toutes les minutes.

 Sa gestuelle m’a transmis le désarroi qu’elle avait vécu. Un noeud s’est resserré dans mon ventre. Ça m’angoissait de sentir Marie se débattre dans ces émotions et ces inconforts si humains que je fuyais comme la peste. Jusqu’où irait l’histoire de cette supposée sainte Vierge hors norme et comment les gens réagiraient-ils si j’écrivais ce qu’elle me confiait ?

Quelqu’un a soudain toqué à la porte. Je suis allée ouvrir sans réfléchir. J’ai été tout de suite assaillie par des effluves de romarin et de champignons frits. C’est pas vrai! C’était Élue-Anne affublée d’un sourire digne de Mr Surprise. Qu’est-ce qu’elle faisait chez moi à cette heure-là, je l’attendais seulement à 18h pour le souper ? Paniquée à l’idée qu’elle et Marie se rencontrent, je lui ai dit brusquement en bloquant l’entrée :

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

Son sourire s’est dégonflé d’un coup. Elle a cligné des yeux rapidement comme si une bourrasque lui soufflait au visage, puis elle a répondu d’une voix hésitante :

— Euh… J’ai vu que tu m’as appelée sans laisser de message. Tu sais comme j’aime pas le téléphone alors j’ai décidé d’arrêter chez toi en allant au village.

Dire que c’est moi qui l’avais poussée à se procurer un cellulaire au cas où il lui arriverait un pépin pendant ses randonnées dans les bois pour trouver des champignons! J’ai fait non plusieurs fois de la tête et j’ai chuchoté avec plus d’impatience que j’aurais voulu :

— Mais là, je suis occupée je ne peux pas te recevoir.

Elle s’est retournée d’un coup, ses boucles rousses transformées en tirebouchons dansants, et elle a pointé l’auto de Marie d’un signe de tête :

— C’est ta VIP spirituelle?

Le doigt sur la bouche j’ai fait chut! et lui ai fait un geste de l’autre main pour lui signifier de déguerpir.

L’air déçu, elle a tendu le cou pour essayer de voir par dessus mon épaule. Je l’aurais battue. J’ai vite refermé la porte en disant un « Bye, à ce soir! » faussement joyeux. Ce n’était que partie remise j’ai bien peur. Ces deux-là allaient sûrement finir par se croiser au village. Bondance! J’aurais dû tenir ma langue!

Marie avec son satané flair du coeur a senti tout de suite mon malaise. Les sourcils en accents circonflexes, elle m’a demandé avec commisération :

— Ça va pas? Tu raffoles pas d’elle?

Elle semblait avoir entendu sa voix, sans saisir ses paroles. Ouf!

— Non, non, ça va c’est juste un léger malentendu, c’est réglé.

Elle m’a scrutée avec ses yeux de chouette qui voient dans l’obscurité.

— Ah! Ça sonne pas comme ça sur mes cordes sensibles

Bon! Moi qui avais toujours trouvé ça ridicule, est-ce que j’allais devoir passer toutes mes pensées et mes états d’âme à la loupe, comme le préconisent les maitres de la pensée positive ?

Revenir à la mission de Marie m’est apparu comme une échappatoire exemplaire.

— Si vous n’aviez pas d’instructions à suivre, comment avez-vous fait pour accomplir ce mandat dans l’ombre ?

Elle a bondi de son siège en ouvrant les bras :

— J’ai fait d’la création pure laine !

Elle a ensuite saisi au vol un gros collier de perles de verre qui trainait sur la table du salon avant de filer à l’anglaise derrière le mur de mon hall. Deux secondes plus tard, elle est réapparue les yeux dans la graisse de bines, le collier sur la tête comme un halo et les mains jointes pour s’éclipser aussitôt et revenir vers moi tout sourire. Déboussolée de la voir briser la bulle de mon romantisme spirituel, j’ai ri un peu jaune.

— Pourquoi faites-vous ça Marie?

— S’ôter du chemin pour trouver le chemin, j’ai lu ça quek part, pas toi?

Sans me laisser le temps de répondre, Marie a pris un livre dans ma bibliothèque, ‘Free Play’ de Nachmanovitch et l’a ouvert au hasard. Comment a-t-elle fait pour tomber sur cette citation si appropriée qu’elle m’a demandé aussitôt de traduire pour elle : « J’ai commencé à jouer comme si l’archet lui-même faisait la musique, et ma tâche consistait simplement à m’enlever du chemin. »

— C’est beau hein ?

— C’est bien beau, mais c’est obscur pour moi. Il faut devenir un archet ou quoi? J’aimerais bien voir cet auteur appliquer ce principe dans sa vie. 

— Tu vas voir j’vais te donner la recette, mais faut pas que tu l’empoignes avec ton ciboulot, faut que ça vibre sur tes cordes sensibles!

Elle s’est précipitée en riant derrière mon comptoir de cuisine au bout duquel trônait un grand bol de fruits en céramique blanche. Elle a d’abord ôté les trois pommes, la grappe de bananes et l’ananas qui le remplissaient et les a sentis avec délice avant de les déposer un à un sur le comptoir. Puis elle a brandi le bol vide avec un « tadam! » claironnant. Elle a ensuite appuyé les deux mains sur le comptoir en souriant à la ronde comme si elle était devant un public à la télévision.

— Mesdames et messieurs voici la recette du pâté chinois pour être l’archet du génie du cœur pis de sa magie du relié qui fleurit en dessous de nos pas. Y se sert de nos dons sans pareils pour faire d’la création pure laine avec toutt, toutt, toutt la vie…

J’étais hypnotisée par sa mise en scène inusitée. Comme je n’avais aucune idée de ce qu’elle s’apprêtait à faire, la chaine habituelle de mes pensées et jugements a débarqué de la roue de mon mental et je l’ai suivie, tous mes sens en alerte.

Elle a fermé les yeux et, avec l’air jouisseur de quelqu’un qui déguste son plat favori, elle a mis la main gauche sur son coeur et de l’autre elle a fait des cercles en se frottant le ventre et en respirant à fond :

tu t’branches à 

un appétit du coeur libre pis fort

qui danse dans le ravigotant du corps

pour garder sa flamme à ras l’bord

 

Puis, elle a pris le grand bol vide, l’a mis sur sa tête comme le font les Africaines en le tenant d’une main, et elle a trottiné dans tous les sens dans la cuisine comme si elle essayait d’attraper une manne tombée du ciel:

tu reçois toutt comme

un beau grand bol ouvert

aux cadeaux de tout l’univers

pas juste au blé d’Inde et aux pois verts

 

Une fois revenue derrière le comptoir, elle m’a demandé de faire aller mon imagination et elle a attrapé une pomme en clamant : ‘une patate’!

tu t’délivres des ‘y faut’ comme

des patates qui s’laissent couler

dans la confiance d’être aimées

avec des mottons ou en purée veloutée

 

Elle a ensuite saisi une banane et l’a épluchée lentement comme un épi de blé d’Inde

tu fais la bise au présent comme

du blé d’Inde bien doré 

qui embrasse sa réalité 

rayonnante de magie inespérée

 

Puis elle s’est retournée vers la porte de mon armoire pour prendre le ketchup et le brasser à bout de bras :

tu t’laisses éblouitonner comme

du ketchup pimenté d’curiosité 

pour l’inconnu inexploré 

sans vouloir étaler c’que tu sais

 

Enfin, elle a pris l’ananas, l’a flatté et l’a présenté au public de ses deux mains.

tu rends grâces comme

un bœuf plein d’dévotion 

pour ses dons pis ses compagnons

qui suit la trace d’ses intuitions

 

Pour couronner le tout, elle s’est exclamée avec une joie coquine :

le signe que t’as tout fourni

tu t’sens en vie, tu jouis des fruits

pis tu t’écries wow ! enfin ! merci ! cher génie

 

Plus québécois que ça tu meurs! Ça m’a ravie qu’elle prenne la peine de s’adapter à notre culture et notre langage à ce point et ses métaphores pure laine m’ont fait passer par toutes sortes d’émotions. Ça devait ressembler à ça des mots élixirs. À plusieurs reprises, j’ai eu les larmes aux yeux parce que je riais trop ou que mes cordes sensibles étaient touchées par sa poésie improvisée.

Dès que Marie avait commencé à parler de la magie qui fleurit sous nos pas, l’image du cheval sauvage, qui m’était apparue au Dragon Vert m’est revenue. Elle est demeurée en arrière-fond tout le long de la recette, comme pour me signifier que la création pure laine mène à cette allégresse, cette liberté créatrice. Ça me faisait rêver, mais quand je pensais à ce que ça me demanderait d’ouverture et d’abandon de m’enlever du chemin, je trouvais ça moins drôle. Ça me rappelait mes lectures spirituelles sur l’ego. Le génie du cœur qui se sert de mes dons uniques, ça me mettait l’eau à la bouche mais j’aimais moins l’idée que j’allais devoir embrasser ma réalité et m’aimer avec mes mottons. Voir Marie se laisser porter, inspirer de manière aussi libre, inventive et enjouée me faisait envie. Par contre les mots ‘sans vouloir étaler c’que tu sais’’ me restaient en travers de la gorge comme le couteau d’un malfaiteur qui veut me voler un bien précieux. 

— On ne peut plus être fière de ce qu’on fait maintenant ?

Marie a tourné sur elle-même comme un derviche tourneur en riant, en criant et en chantant sur tous les tons « Youpi!  c’est charmant! ». Je me sentais envoutée par sa jupe bigarrée qui tournoyait. Elle est peu à peu devenue la toupie avec laquelle j’ai tellement joué enfant. C’étaient des moments joyeux où je me perdais dans les mouvements de la toupie, où mon esprit bouche bée cessait de broyer du noir et de me chercher des poux, où j’avais le cœur léger et la tête en fête. J’ai eu envie d’embarquer dans la danse avec Marie, mais j’ai trop hésité. Échevelée, le front perlé de sueur, elle s’est arrêtée d’un coup et m’a dit en reprenant son souffle :

— On peut se réjouir pis trouver ça beau en masse, ça dilate la vie. Mais s’péter les bretelles plus haut que le trou, c’est mettre la vie débridée du corps derrière les barreaux pis le génie du coeur dans sa bouteille. On reste pognés, ficelés dans ses culottes. Notre courant est pu libre comme l’air, ça éteint la magie du relié pis ça rayonne pu de possibilités pan toutt dans cabane.

— Vous êtes drôle vous! Ça donc l’air compliqué ce pâté chinois là. Qui peut bien vouloir pratiquer tout ça? 

— Pas si compliqué Solange. Si tu le zieutes bien, ça va te frapper : c’est de la parenté de l’impro qui vous fait tant triper. Mais t’improvises l’inespéré, qui a des airs d’impossible, avec le génie qui a du cœur pour toute la vie pis tout le monde. C’est pour toi si tu veux être complice avec la magie du relié des PSF pis t’accorder au beat de la vie, pour être transportée vers tes rêves par les trouvailles émerveillantes d’un cœur full génial, full battant, full débordant.

Ma foi, ça frôlait le cœur échevelé de liberté, palpitant d’amour que Marie m’avait décrit comme la source des mots élixirs et ça confirmait que ce n’est pas juste les mots qui peuvent devenir des élixirs. Par chance son lien avec l’impro me parlait. J’avais regardé quelques matchs à la télé et le grand ami de Charles, Dédé, qui était un mordu autant en musique (c’était un guitariste doué) qu’en impro théâtrale, n’arrêtait pas de nous vanter ses mérites. Je me souviens encore de l’enthousiasme de sa voix et de ses yeux brillants quand il nous décrivait comment les joueurs doivent recevoir tout ce qui se passe dans le moment comme des cadeaux ou des invitations à jouer, à inventer pour faire avancer leur création commune. Autant ce que les autres joueurs leur offrent, que ce qui attire leur attention ou ce qui leur arrive, y compris leurs erreurs. Marie dirait: tout recevoir comme un grand bol ouvert à l’univers pas juste au blé d’Inde et aux pois verts. Avec ça on pouvait sûrement traverser le portillon du Réel magicien!

D’autres phrases de Dédé sur les règles et les conditions favorables à cet art me revenaient en vrac à l’esprit. C’était la première fois que je voyais comment elles découlaient de cette prémisse de tout recevoir comme des cadeaux ou des invitations. Je les traduisais automatiquement en ingrédients de la création pure laine. Dédé insistait sur le fait que, pour qu’une improvisation soit captivante autant pour eux que pour le public, le joueurs étaient mieux de participer par amour du jeu et de la création en cours -donc avec l’appétit du cœur- de dire ‘oui et’ à ce qui leur est offert dans le moment, sans rien bloquer ou juger -donc se laisser couler sans attentes comme des patates confiantes et embrasser la réalité présente rayonnante de magie- et enfin, sortir de leur zone de confort pour aller dans l’inconnu -donc se  transformer en ketchup plein de curiosité sans s’agripper à ce qu’ils savent ou ce qu’ils ont prévu pour se laisser surprendre et suivre leurs intuitions à la trace.

Par un bel après-midi d’automne ensoleillé, nous étions partis, Dédé, Charles et moi, prendre une longue marche dans le bois derrière chez-nous. Pendant que je me régalais de voir le soleil chatouiller les feuilles dorées, ambrées, pourpres des érables, des bouleaux et des chênes, Dédé nous avait parlé avec ferveur de la nécessité de bien faire paraitre les autres joueurs pour que l’impro soit à son meilleur. Autrement dit c’était crucial d’avoir de la dévotion pour ses compagnons et leurs dons. Selon lui, c’est ce qui permettait aussi à chaque joueur d’offrir son meilleur. Étrangement, plus Dédé s’enflammait, plus les couleurs de la forêt semblaient prendre feu et vibrer à mes yeux. Mmm, ça sentait la magie du relié à plein nez tout ça!

Tout à coup j’ai compris pourquoi je trouvais Dédé si beau quand j’allais le voir jouer et improviser dans un bar du centre-ville avec son Band. Lui qui avait souvent l’air dégingandé avec ses interminables jambes, ses cheveux embroussaillés et ses bras maigrichons, se mettait soudain à rayonner comme un phare en pleine mer par nuit noire. J’enviais sa manière de s’abandonner sans retenue à la musique comme s’il était possédé par une vie plus ample qui le traversait. Les yeux rivés sur lui, clouée sur mon siège, je n’entendais plus le cliquetis des verres et les éclats de voix autour.

 Mais eux pratiquaient tout ça dans un jeu pendant quelques heures seulement à partir de thèmes qui ne les touchaient pas intimement. Appliquer cette recette à partir de tout ce qui arrive dans sa vie ça devait être tout un défi. Je me demandais comment Marie allait faire son compte pour y arriver.

— C’est avec ce pâté chinois que vous vous en êtes sortie à Rocheville?

Je vous laisse imaginer l’éventail de steppettes et mimiques qui ont traduit sa réponse en trois dimensions.

— Oui, c’est en plein ça! T’aimerais pas ça Solange que toute ta vie ait une chance d’être captivante pis succulente?

— C’est sûr ! Tout le monde veut ça !

Oui tout le monde veut ça, mais de là à le faire! Et, je n’étais pas pour lui montrer à quel point ces possibilités qui accourent comme un chien fidèle m’attiraient, j’aurais trop l’air d’avoir besoin d’elle et de sa recette. De toute façon, je ne l’avais pas encore vue appliquer cette recette magique à ce qu’elle avait vécu à Rocheville et la journaliste en moi avait des questions en réserve. 

— Vous laissez entendre qu’on peut faire de la création pure laine avec tout, pour tout et qu’on pourrait avoir des relations élixirs ou même une vie élixir?

Elle a détourné la tête et elle a fait mine de cracher par terre.

— Oui madame! Le cœur crache pas sur rien.Son génie nous fait dénicher des perles d’amour, des pistes de liberté pis des trouvailles providentielles dans toutt. As-tu noté que chaque ingrédient est un fumet de l’amour?

— Non… Mais maintenant que vous le dites je le vois… sauf pour le ketchup!

Elle a ri en tapant dans ses mains comme si je venais de faire une bonne blague:

— Ha, ha quand tu te pâmes, que tu t’émerveilles pour un bel inconnu, tu lui offres tout ton bon pis tes sens, curieux comme des blettes, veulent tout tout capter, tout savourer de lui, non? Y’a pas d’amour là-dedans?

Ça faisait du sens en effet. Quand j’étais pâmée sur quelqu’un, j’aimais tout de lui, tout de lui m’intéressait et ma curiosité était à son maximum. Je n’ai pas eu le temps de m’attarder là-dessus, Marie a fait un genre de vague de côté avec le haut de son corps puis elle a précisé:

— Mais y faut s’enlever du chemin sinon nos grosses têtes ‘passent pu dans’porte’.

— Bon ! De Boom Desjardins à Gerry Boulet, vous aimez les gars aux cheveux longs on dirait?

Elle a eu un sourire d’une tendresse infinie.

— Oui, ces deux-là ressemblent trop à mon fils…

Je me suis retournée vers l’affiche du spectacle « Rendez-vous doux » qui trônait sur mon mur, à côté de la truie noire qui me gardait au chaud l’hiver, de concert avec la musique de Gerry Boulet. Je nous ai revus Charles et moi au Théâtre Saint-Denis. Personne dans la salle ne tenait en place, le band nous électrisait trop. Incapables de rester assis sur nos fauteuils plus de deux minutes, on se levait à tout bout de champ pour danser. Quand les mélodies se faisaient plus douces, on avait tous la larme à l’œil. On savait qu’il n’en avait plus pour longtemps.

J’ai pointé l’affiche du doigt :

— Vous vous servez de Gerry et ses blues pour passer votre message? Savez-vous comment je l’ai aimé ? Son dernier spectacle était inoubliable.

— Ben oui pis j’l’aime aussi! Y était sûrement pas dans le chemin quand y a fait ce show-là. La mort proche nous pratique à disparaître. Ça te donne-tu le goût de devenir l’archet de la création pure laine?    

— Bien sûr!

Je lui ai aussitôt tourné le dos et j’ai regardé par la fenêtre pour qu’elle ne capte pas mes vraies réactions. Une voix dans ma tête disait : cause toujours mon lapin… il y a plusieurs chemins pour aller à Rome… je vais tellement m’enlever du chemin que je vais en inventer un, moi… je vais trouver un moyen de me servir de cette recette pour arriver à mes fins!

Marie n’a pas été dupe.

— Hon! T’as un dos hérisson maintenant? J’ai perdu de vue ton tendre poitrail Solange.

Par chance, j’avais développé l’art consommé de la justification instantanée.

— Ah! c’est parce que je viens de voir passer mon voisin qui n’arrête pas d’entailler la paix avec sa scie électrique.

J’avais l’impression que j’avais réussi à la déjouer et qu’elle m’avait crue. Quand elle est partie vers 15 h, je savourais ma p’tite victoire. En même temps je vivais un malaise déroutant. On aurait dit que quelqu’un avait tamisé les lumières et que tous mes meubles, mes plantes et mes objets étaient recouverts d’une mince pellicule de cendres ternissant leurs couleurs.

Pour fuir cette vision, je suis allée m’assoir sur la véranda. Quand j’ai commencé à écrire dans mon Carnet des heures bénies, j’ai du me rendre à l’évidence: l’inspiration faisait la grève. Était-ce les PSF qui la faisait piquer du nez, tel que Marie m’avait avertie au Dragon Vert, parce qu’en mentant j’avais bloqué l’entrée du Réel magicien? J’avais l’impression que la nature et mes mots s’étaient éteints comme s’ils étaient recouverts de cendres eux aussi.

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