Oh la la! Solange et Marie commencent à plonger ensemble dans l’histoire de Marie à Rocheville en 1959 et Solange passe par toutes les émotions.

Quand Marie lui confie ce qu’elle a vécu là-bas, elle est tour à tour excitée, inquiète et ébranlée.

Elles ont une visiteuse imprévue qui procure un beau p’tit high à Solange mais ça ne dure pas, elle perd aussitôt une couche de vernis. 

La chapitre se termine par une angoisse qui prend Solange aux tripes. Laquelle? Vous le découvrirez en lisant ce chapitre…. Bonne lecture!

 

Deux vieilles pantoufles dans le porte-poussière planétaire

Après le thé, j’ai invité Marie à passer au salon. Avec un pouf sourd, elle s’est laissée tomber sur ma causeuse en cuir brun, sa jupe chamarrée étalée autour d’elle comme un papier d’emballage festif. Cette même causeuse où j’ai embrassé Charles pour la première fois. Je nous ai revus, tricotés l’un dans l’autre avec nos langues endiablées et nos corps en fusion. Ça m’a attendrie. J’avais dû sourire sans m’en apercevoir, Marie m’a souri. D’une main, elle a caressé le cuir en faisant ‘mmm’, comme si la vache était encore vivante dans sa peau, puis elle m’a annoncé qu’elle était prête à commencer.

Mes réflexes de journaliste se sont aussitôt réveillés. Je devais absolument savoir si son histoire à dormir debout tenait la route! Sinon je serais obligée de m’avouer que je m’étais fait rouler dans la farine par une mythomane flyée et je me retrouverais le bec à l’eau. Je m’en voudrais à mort d’avoir été aussi crédule pour ne pas dire débile. Ça me plaçait dans une drôle de posture. Autant ma raison se rebiffait, autant je voulais croire à l’histoire de cette femme.

Et si elle était véridique? Qu’est-ce que je découvrirais sur ce que vivaient les membres de ma famille en 1959? Mon inquiétude dansait le cha-cha-cha avec mon excitation. Est-ce que Marie avait capté les pensées secrètes de maman et papa, de mes sœurs et frères? M’avait-elle vue voler des sous dans le p’tit cochon de ma sœur la plus jeune pour m’acheter des réglisses chez Mémère Bonenfant? Escamoter mes prières du soir pour relire sous l’édredon, avec la lampe de poche que j’avais reçue pour Noël, les mots que je venais d’apprendre à l’école?

Dommage que je n’aie pas eu une caméra vidéo, en plus d’un magnétophone. Dès ma première question, Marie s’est mise à mimer ce qu’elle vivait et disait : ses mains papillonnaient, sa voix passait du grave, au suave, au guilleret, elle se levait, faisait trois pas en gesticulant, tournait sur elle-même, se rasseyait…

 J’ai d’abord voulu savoir si elle était contente d’atterrir à Rocheville après son long séjour à Mexico en tant qu’icône de la Guadalupe.

Des images de l’ouverture du mois de Marie sont remontées à mon esprit. Les éloges de la Sainte Vierge écrits en lettres stylisées sur tous nos tableaux noirs. Notre cour d’école nettoyée par le concierge de tous les papiers, gommes et détritus qu’une nuée d’enfants jetait au sol en quelques récréations. La tribune des grandes occasions que Soeur Adolphine avait garnie de lys presque aussi grands qu’elle. Et, sur le guéridon prêt à recevoir la statue de Marie, un trio de roses au bord de l’apothéose.

Quelle belle occasion de vérifier si on avait les mêmes données sur cette journée de mai 1959!

—Vous rappelez-vous quelle sorte de fleurs on avait placées sur la tribune pour vous recevoir en grande?

— Ben oui Solange, des lys! Votre Sœur fine rapetissait à vue d’œil à côté d’eux pis ça sentait les roses tout près de moi.

Bingo!

— Vous deviez être aux anges?

Transformée comme par magie en poupée de chiffon, sa tête et ses épaules se sont soudainement affaissées.

— Si tu savais comment j’avais le caquet bas.

— Ah! Vous n’étiez pas heureuse d’être aussi chouchoutée?

— Oui mais j’étais déçue. J’rêvais pas de refaire une tournée dans la peau d’une statue, j’espérais être ramaillée dans l’azur. Pis j’avais personne avec qui me délivrer de mon désenchantement!

Désarçonnée de la voir exprimer des sentiments si humains, j’ai poussé plus loin pour voir jusqu’où elle irait.

— Vous deviez vous sentir seule?

De but en blanc, elle a ôté ses baskets mauves et elle s’est recoiffée de son chapeau aux marguerites qu’elle avait posé par terre. Elle est montée debout sur la chaise à côté du divan puis elle m’a regardée de haut en étirant le cou.

J’étais tellement déroutée que mon cerveau n’a pas eu le temps de mettre les gestes de Marie en boite pour reprendre le contrôle. Elle a aussitôt mis une main en visière sur ses yeux froncés, comme une naufragée sur une île déserte qui scrute l’horizon dans l’espoir de voir poindre un bateau.

— Ben oui, être juchée aux nues creuse des tranchées qui nous écartent loin du monde, Solange. T’es au courant, non?

Elle a attendu un instant, puis elle a pris son chapeau d’une main pour faire de grands signes avec son bras. À un navire imaginaire, je suppose. L‘air déçu, elle l’a ensuite laissé retomber au sol. Cette Marie-là aurait pu être un personnage de la Boîte à surprises ou d’un monologue de Fred Pellerin!

Elle m’a regardée avec des yeux si limpides, on aurait dit qu’on venait de m’enlever mes vêtements d’un coup. Sa saynète éveillait des échos enfouis profondément en moi. Je n’avais jamais laissé personne percer ma solitude à ce point. Même pas moi-même! Au secours! Remettons l’attention sur elle. Je n’ai pas pu empêcher une pointe de reproche de se glisser dans mes mots :

— Mon village vous avait pourtant reçue avec tout un décorum!

Ce n’était pas assez pour faire le bonheur de Marie? Pourtant la Vierge était supposée se contenter d’un rien.

Elle est redescendue de sa chaise. Elle a remis ses baskets et s’est retrouvée sur le divan, les yeux fermés, ses bras collés comme des barres de fer  le long de son corps:

— Pas rapport! Vos Sœurs m’ont encabanée dans une boîte en bois. Elle avait beau avoir une peau de satin et empester la lavande, j’me sentais comme une zombie embaumée. Ah! Si j’avais pu faire une disparition en douce!

Elle venait de me donner une chance en or de la prendre en défaut, pas question de m’en priver! 

— Ah! bon! Vous ne viviez pas dans l’instant présent? Tous les maîtres spirituels ne parlent que de ça!

Ma foi, elle rougissait! Les sourcils froncés et la bouche serrée, elle a baissé les yeux en faisant oui de la tête. Après avoir poussé un grand soupir, elle a rétorqué d’un ton désolé :

— J’sais, j’me ressemblais pu, j’étais tout écartée. Mon passage dans ton patelin m’a revirée à l’envers et vidée comme une balloune trouée. J’ai compris plus tard ce qui m’était tombé dessus.

Est-ce qu’elle parlait de ses racoins sombres qu’elle avait mentionnés au Dragon Vert? Je mourais d’envie de le savoir, mais j’ai mis la pédale douce. Elle avait déjà l’air assez ébranlée, je ne voulais pas gâcher mes chances d’en savoir plus. J’ai pris soin d’adoucir ma voix.

— Je n’arrive pas à croire que vous avez eu les batteries à plat, je vous imaginais invincible.

Elle a fait le geste d’une violoncelliste transportée par la musique.

— Pan toute! Pour que mes cordes sensibles chantent, j’ai pas intérêt à me blinder.

— Vos cordes sensibles chantent?

— Oui, y chantent la vie comme un rossignol. Les tiennes aussi quand y sont bien accordées.

Elle faisait peut-être allusion à ce que j’ai ressenti quand elle m’a touché la main ou aux moments où je me sentais en phase avec la nature.

J’ai entendu cogner faiblement à la porte d’en avant. Merde! Quand j’ai ouvert, la première chose que j’ai vue, c’est une mini boule noire crépue, toute vêtue d’orange comme un popsicle. Lorsqu’elle a levé la tête, Lili-Rose m’a souri timidement, une question muette dans le regard: ‘Es-tu contente de me voir?’ Je lui ai donné une petite tape d’affection sur la tête pour la rassurer.

— T’es pas à l’école toi?

— Non, c’est congé pédago aujourd’hui.

Le temps d’expliquer à Marie ce qu’était une journée pédago, Lili-Rose s’était déjà collée sur elle comme du velcro. Les bras autour de ses épaules, Marie la serrait contre elle. Est-ce parce que j’étais moins à l’aise pour exprimer mon affection que Lili-Rose semblait déjà l’aimer plus que moi? J’ai chassé cette pensée en lui demandant quel bon vent l’amenait ici.

— Je m’ennuie de Fadette la tristounette…

J’aurais dû le deviner. Quand elle se pointait chez moi, elle me demandait de lui lire des passages de mon livre pour enfants qui n’avait pas trouvé preneur. Fadette était son personnage préféré parmi les cinq amis de la tribu des Ôh! et des Ah!

— La p’tite gourmande! Tu veux encore que je te lise le passage de Fadette avec Étincelle?

— Oui, oui…

À tout coup, Lili-Rose voulait que je lui lise le passage où Fadette, après avoir posé « une question qui lui trotte dans la tête comme un hamster et lui pèse sur le cœur comme un gros ours polaire » fermait les eux et se retrouvait au fond d’elle-même devant une porte fermée.

— Sais-tu qu’on n’est pas en arrêt de travail nous autres…

Marie a aussitôt imité la sirène d’un camion de pompier. Lili-Rose a mis la face dans la jupe de sa nouvelle alliée pour pouffer de rire.

— Bah! On n’est pas au feu Solange! C’est pas trois ou quatre minutes qui vont nous badrer…

Ça m’a contrariée qu’elle prenne son parti. Le faisait-elle pour la séduire? Mais la mère de Lili-Rose m’avait confié que, depuis leur arrivée au Canada après les séismes de 2010 en Haïti, sa petite était souvent nerveuse et tendue. Qu’après être passée chez moi, elle revenait à la maison plus détendue et les yeux brillants. Ça me faisait plaisir de savoir que mon conte adoucissait la vie d’une enfant. Mais ce plaisir avait un arrière-goût amer : aucun éditeur n’en voulait. Je suis allée chercher mon manuscrit, en espérant que mon histoire ferait bonne impression sur la mère de celui qui aurait dit : « Laissez venir à moi les petits enfants.»

J’ai sorti mes lunettes de lecture et commencé à me bercer sur mon lazy-boy pour jouer à grand-mère Cailloux, en levant les yeux de temps à autre pour vérifier mon effet sur Marie. « Fadette va-t-elle oser frapper? Ce serait dommage qu’elle ne le fasse pas car notre histoire finirait en queue de poisson. Rassurez-vous! Emportée par sa question, notre tristounette prend son courage d’une main et, de l’autre, donne trois coups timides à la porte. La porte s’ouvre toute seule. Va-t-elle oser entrer? Qu’en pensez-vous? Eh! oui, sa curiosité la tire par le bout du nez. Avant qu’elle ait crié ciseau!, elle fait quatre, cinq, six sauts de gazelle par en avant et se retrouve le nez enfoui dans un tissu doux. Est-ce un rideau? Elle ouvre les yeux, Ôooh! le tissu est rouge feu et une odeur de cannelle sucrée s’en dégage. Ça sent comme les tartes de sa grand-maman. Soudain elle entend respirer plus haut. Elle lève la tête et tombe face à face avec une femme qui porte une jupe de velours rouge et un immense turban de gouttières sur la tête. Est-ce pour se protéger de la pluie qui pleure sur les murs de sa maison comme une fontaine? se demande Fadette. La femme lui dit : « Bienvenue chez Étincelle et le Grand Ciboulot’ »

À tout coup, le même scénario se répétait. Lili-Rose restait sur le bout de sa chaise, ses jambes fluettes s’agitant dans le vide. Elle m’écoutait les lèvres serrées, les yeux écarquillés, les mains serrées l’une contre l’autre. Dès que j’arrivais au mot « Bienvenue » son corps s’amollissait comme un parachute qui se dépose au sol. Un sourire de satisfaction aux lèvres, elle s’adossait en soupirant. On aurait dit qu’elle se retrouvait en terrain sûr.

En tapant des mains, Marie s’est exclamée : « Mon doux que j’aime ça! C’est une p’tite saucette de fraîcheur sur un beat ensoleillé! » J’étais sûrement la première femme à lire un conte pour enfants à la Vierge Marie! J’étais tellement aux anges de ce statut extraordinaire que pendant un moment j’ai cru dur comme fer que c’était bien elle. Le cerise sur le sundae : Lili-Rose en a redemandé.

— Et son amie Sandrine?

J’ai continué ma lecture en me berçant de plus belle. « Sandrine adore flâner en pyjama. Mais chaque samedi matin, son pyjama prend le bord! Quand elle enfile son tutu de tulle, elle devient une libellule rose bonbon. Elle s’imagine faire des sauts jusqu’en Australie sur un tapis flottant au-dessus de l’océan. »

Lili-Rose sautait en riant, les bras grand ouverts comme des ailes. Le doigt sur le menton avec une expression très très embêtée, Marie s’est tournée vers elle :

— Une libellule rose bonbon, ça se mange?       

Les deux mains sur la bouche, Lili-Rose a fait une belle gamme de Hi! Hi! Hi! cristallins. J’en ai profité pour entrer dans le jeu : « Une libellule rose bonbon, c’est tellement meilleur qu’une beurrée de beurre ou de savon! » Lili-Rose a fait :

— Une beurrée de savon, eurk!

Marie m’a fait un clin d’œil de connivence que seuls les témoins de mon enfance pouvaient comprendre. Puis elle est revenue à la petite :

— Un tapis flottant, ça apprend à nager où?

Tout excitée, Lili-Rose s’est écriée :

— Dans le bain des magiciens, voyons!

Sa vivacité m’impressionnait. Le petit doigt de Marie aussi. Sans rien savoir de mon récit, elle posait la même sorte de questions que la tribu des Ôh! et des Ah! à Étincelle. Pourquoi arrêter le show quand on a un public aussi enthousiasme?

Tout à coup, on a entendu la maman de Lili-Rose l’appeler de dehors.

— Lili-Rose, viens diner!

Autant j’avais été frustrée que Lili-Rose nous interrompe, autant j’étais déçue de la voir partir. À contrecœur, je l’ai invitée à retourner chez elle. Elle m’a sauté au cou et m’a embrassée sur les joues en me disant : « Merci, merci! » Une fois Lili-Rose partie, Marie s’est penchée vers moi : « Cette enfant a le béguin pour toi, Solange. L’amour, ça s’multiplie. » J’ai fait : « Ah! oui? Ah bon! » Je n’étais pas née de la dernière pluie, j’avais souvent entendu ces propos sur l’amour. De là à les mettre en pratique, il y avait un fossé qui me semblait infranchissable… Je n’avais aucune envie de m’attarder là-dessus, je voulais rester sur mon high.

Je suis donc revenue à l’histoire de Marie. Cet oiseau rare m’intriguait autant qu’un bon polar. De la sauce soya à ses cordes chantantes, je ne reconnaissais pas en elle la Vierge Marie de mon enfance. Mais je me sentais accro comme une lectrice qui ne peut pas laisser son livre parce qu’elle veut en connaître la fin. Et si son histoire produisait cet effet sur mes lecteurs?

La perspective d’être connue sur une grande échelle m’a fait frétiller d’excitation et donné le goût de faire un peu d’humour.

— Après votre passage à Rocheville, on vous a rapatriée dans le grenier de Dieu ou sur les nuages avec les anges joueurs de harpe?

Marie a lancé sa tête en arrière et tapé des mains en riant.

— T’es une p’tite comique, Solange! C’était au pays des âmes qui passagent d’une vie à l’autre. Là, les Poètes Sans Fils m’ont veillée. Y ont mis du baume sur mes zones sinistrées. Leurs mélodies pis leurs touchers ont bercé mon cœur, ravigoté mon corps, allumé des étincelles dans mon esprit, des flammèches dans mon âme.

On aurait dit que les braises douces de ses mots cautérisaient des zones meurtries, tapies en moi depuis des lunes. C’étaient des élixirs réconfortants. Cette manière de m’atteindre dans des endroits aussi fragiles ébranlait mes habitudes de retranchement. Était-ce l’œuvre de ses fameuses cordes sensibles, de sa poésie de l’âme ou de la chaleur de sa voix? Tout compte fait, je préférais croire que la magie du relié était venue faire un p’tit tour par chez-moi, ça me donnait l’impression de ‘passager’ dans un monde enchanteur.

Les yeux embués, les deux mains ouvertes comme deux ailes sur son cœur, Marie en a rajouté avec une telle ardeur que c’est moi qui avais maintenant l’impression d’être une statue embaumée dans sa boîte.

— Y font des merveilles!

J’avais beau être attirée par son univers, c’était une grosse bouchée à avaler ces Poètes psychédéliques sans appellation contrôlée. Je n’arrivais pas à les imaginer. Étaient-ils des sosies de E.T.? Des moines avec des barbes jusqu’à terre et des bures roses fluorescentes ou des troubadours modernes avec guitares électriques et combinaisons zébrées à la Johnny Hallyday? Quoiqu’il en soit, l’idée de devoir écrire sur eux ne me souriait pas. De quoi j’aurais l’air? J’avais besoin de revenir les deux pieds sur terre. J’ai relancé Marie sur son expérience chez nous.

— Moi qui vous imaginais entourée de belles fougères, auréolée de lumière dans un couloir du couvent!

— Tu malaxes tes rêves aux miens Solange! Ce qui me ravit, c’est les gens qui se réchauffent ensemble comme les doigts d’une mitaine. Et leurs yeux qui font des feux d’artifice. Quand j’les voisine, le bonheur me colle comme un animal de compagnie. Mais là, dans ma boîte capitonnée, j’capotais tout seule.

— On n’a rien fait pour vous sortir de là?  

— Ben non. Personne n’entendait ma turbulence intestine.

Marie voulait sans doute dire qu’elle était brassée en dedans. Je n’ai pas osé lui révéler à quoi me faisait penser sa drôle d’expression, j’avais peur de pouffer et qu’elle cesse de me parler de sa manière haute en couleur. De toute façon, d’une voix douce, elle continuait sur sa lancée.

— T’sais quand y désirent mes faveurs, les gens m’imaginent avec du vrai sang et un cœur vermeilleux qui bat juste pour eux. Quand y ont pu rien à tirer de moi, je deviens une vieille pantoufle qu’on oublie sous le lit avec les minous.

Avant que j’aie eu le temps de crier ciseau, Marie a plongé la tête sous mon fauteuil. Je n’apercevais que son dos arrondi et ses fesses. C’était la première fois que je la voyais à quatre pattes, le popotin retroussé! Elle en est ressortie tenant à bout de bras comme un trophée un beau gros minou de poussières. Puis, comme une mauvaise actrice qui joue trop gros, elle s’est mise à déclamer ces vers en roulant ses ‘r’ à la russe :  

 

cher minou, tu retourneras poussière

parmi tes sœurs et tes frères poussières

pour la danse de poussières

dans le porte-poussière planétaire

où tu épousiéreras toute la terre

 

J’ai tellement ri que j’ai fini par pleurer. Ça m’avait touchée de voir Marie montrer sans âpreté qu’elle se sentait comme une vieille pantoufle oubliée. La voir se faire passer pour une poussière avec autant d’humour m’a achevée! J’ai eu un élan de tendresse inattendu envers elle.

— Une mère peut toujours se tourner vers son fils, non?

— C’était pas dans les plans, faut croire. Mon cher Jésus est devenu comme les sourds muets qu’il adorait guérir. Au lieu de m’emboiter, si on m’avait au moins commandé une trâlée d’apparitions à l’air libre. Me pointer, lancer deux ou trois mots fleurissants, m’amouracher de tout le monde en silence, c’était du gâteau!

— Comme à Lourdes, à Fatima, au Chili…

— Oui, j’en avais soupé d’être une perfection momifiée, ça m’asséchait le don!

Wo! Elle parlait comme une ado rebelle maintenant! Les images de mon enfance, où on voyait la Vierge arborant une expression douce, les yeux baissés en signe de recueillement et de soumission, ont volé en éclats. Je ne pouvais jurer de rien, mais l’entendre parler de son Jésus m’avait tellement fascinée que je m’étais fait prendre à son histoire.

Quoiqu’il en soit, si c’était Marie de Nazareth, elle venait d’enlever une couche de vernis à son image et du coup à la mienne avec son histoire de vieille pantoufle et sa révolte d’ado rebelle. J’étais renversée d’entendre ce qu’aurait pu vivre cette figure mythique, derrière les apparences. À partir de là, j’ai un peu moins fantasmé sur sa posture d’idolâtrée. Ça m’a fait dégringoler d’un cran de mon propre piédestal. Être ordinaire étant pour moi de la même famille qu’attraper la lèpre, la côtoyer me faisait sortir du lot pour autant que je pouvais l’idéaliser. Je lui en voulais quasiment de péter ma balloune. J’avais la désagréable sensation d’être un pion dans un jeu d’échelles et de serpents, et de me retrouver dans le porte-poussière planétaire. Si c’était une manière de traverser le portillon du Réel magicien, je ne voyais toujours pas où était la magie… À moins que cette subtile sensation de soulagement qui s’installait en douce dans mon corps en me donnant l’impression de revenir à la maison en soit un aperçu?

On n’avait pas vu le temps filer. Une pause s’imposait. Marie m’a annoncé qu’elle allait prendre une bouchée au Café de l’Antiquaire. J’ai eu le vertige. Pourvu qu’elle n’arrive pas nez à nez avec Élue-Anne qui allait souvent prendre une tisane à la menthe le midi au Café. Malgré qu’elle mange bio et plus vert que vert, elle avait souvent des brûlements d’estomac. Je me suis mise à angoisser, le sandwich aux tomates méga mayonnaise que je venais de me préparer passait mal. Si Marie, dans un de ses élans imprévisibles, allait s’asseoir à la table de mon amie, la mettait en confiance et l’amenait à se confier mine de rien, j’étais faite! Élue-Anne pouvait être une vraie pie quand un sujet la fascinait. Je les imaginais à la même table, penchées l’une vers l’autre, leurs têtes se touchant presque, Élue-Anne racontant à Marie que sa grande amie Solange lui avait parlé d’une VIP venue du ciel qui allait changer sa vie… mais chut! il ne faut pas le dire. Du vrai Vaudeville. J’ai appelé chez Élue-Anne pour vérifier si elle y était, pas de réponse. J’aurais donc dû me taire! Je risquais de voir Marie se refermer ou même partir en fumée.

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